RDC-Est : Retirer son argent devient un luxe – Quand les agents de mobile money imposent leur loi

Dans les villes de l’Est de la RDC, retirer de l’argent via les services de monnaie électronique est devenu un parcours du combattant. Détournements, commissions exagérées, taux de change imposés : les shops de retrait imposent leurs propres règles dans une économie déjà fragilisée. Face au silence des autorités et des opérateurs, la population dénonce un racket organisé qui ne dit pas son nom.

RDC-Est : Retirer son argent devient un luxe – Quand les agents de mobile money imposent leur loi
Un client

Une nouvelle forme de vol déguisé en service

La monnaie électronique devait révolutionner les échanges en simplifiant la vie des usagers. Mais dans des villes comme Goma ou Bukavu, elle est aujourd’hui source de frustration. Les points de retrait, censés faciliter l’accès à l’argent, se transforment en guichets de prédation. Des frais illégaux allant jusqu’à 10% du montant retiré sont imposés aux clients, sans aucune justification officielle.

« J’ai reçu 100.000 francs congolais. Le shop m’a réclamé 10.000 FC pour me les donner en liquide. Il m’a dit que c’était la règle, qu’il fallait accepter ou partir. C’est du vol. », témoigne Désiré, habitant de Majengo.

Dans certains quartiers, les usagers sont tellement habitués à ces abus qu’ils n’osent plus protester. La majorité des agents de retrait, souvent sans encadrement clair des opérateurs, établissent leurs propres grilles tarifaires selon la rareté du cash ou la pression de la demande.

À cela s’ajoute un autre phénomène tout aussi choquant : l’imposition d’un taux de change arbitraire. Lorsque l’on reçoit des dollars via Orange Money ou Airtel Money, il est presque impossible de les retirer tels quels. Les agents forcent les clients à convertir en francs congolais, à des taux largement inférieurs à ceux du marché.

« On m’a donné 140.000 FC pour 50 dollars, alors que le taux réel était à 2900 et 3000 même ailleurs. Quand j’ai demandé à avoir mes dollars, on m’a dit qu’ils n’en donnaient plus. Mais ils les gardent sûrement pour d’autres clients... », déplore Léonard, enseignant à Goma.

Une régulation absente, une population trahie

Ni la Banque Centrale, ni le ministère de l’Économie, ni les opérateurs concernés (Vodacom, Orange, Airtel), ni les nouvelles autorités ne semblent véritablement contrôler ce réseau informel qui profite de l’absence de mécanismes de régulation sur le terrain. Les associations de consommateurs, elles, ne haussent le ton.

« Il y a une tolérance coupable. Les opérateurs savent, les autorités aussi, mais personne ne veut affronter le système. On appauvrit les plus pauvres en silence. », accuse Mukanirwa, un petit commerçant de la ville de Goma.

Face à cette situation, de nombreux usagers n’ont d’autre choix que de multiplier les petits retraits pour limiter les pertes, ce qui entraîne encore plus de frais. D’autres, découragés, préfèrent ne plus utiliser ces services, coupant ainsi l’un des seuls ponts vers l’inclusion financière dans une région où les banques traditionnelles restent rares et inaccessibles.

Ce système, toléré par le silence des institutions, mine la confiance dans le numérique, empêche des familles entières d’accéder à leur propre argent, et aggrave la précarité d’une population déjà éprouvée par les conflits et la vie chère.

Ce qui devait être une solution moderne est devenu un piège. Dans l’Est de la RDC, retirer de l’argent n’est plus un droit, mais un privilège marchandé. Les autorités et les opérateurs doivent agir, et vite. Car derrière chaque retrait surtaxé, c’est une injustice quotidienne qui se répète, silencieuse mais brutale. Il ne s’agit plus seulement d’économie, mais de dignité.

Par Yassin Ndaye